L’inégalité face à l’âge au travail : la géographie du défi pour les seniors en France

31/07/2025

Panorama : la situation des seniors actifs en France

La France compte aujourd’hui près de 10 millions d’actifs de 50 à 64 ans (Dares, 2023). Pourtant, seule une minorité travaille jusqu’à l’âge légal de la retraite. Si le taux d’emploi national des 55-64 ans est passé de 38 % en 2005 à près de 57 % en 2023 (INSEE), il reste sensiblement inférieur à la moyenne européenne (hormis la Grèce et l’Italie). Surtout, derrière cette statistique nationale se cache une France des seniors à deux vitesses.

  • Le taux de chômage chez les 50-64 ans atteint 5,5 % en 2023, mais grimpe à 10 % pour ceux qui se retrouvent inscrits à Pôle Emploi après 55 ans.
  • Près d’un senior sur deux au chômage l’est depuis plus d’un an (Dares), un chiffre nettement supérieur à la moyenne nationale tous âges confondus.

Cette réalité masque des disparités très marquées selon les territoires. Comprendre ces écarts, c’est déjà s’armer pour agir.

Les chiffres région par région : où est-ce plus difficile d’être senior actif ?

Selon l’INSEE et la Dares, le taux d’emploi et le taux de chômage des seniors ne se répartissent pas de manière homogène sur le territoire.

  • L’Île-de-France affiche un taux d’emploi des 55-64 ans supérieur à 62 % (2023), loin devant la moyenne nationale. Les seniors y restent plus longtemps en activité, notamment dans les secteurs tertiaires et les sièges de grandes entreprises.
  • L’Ouest (Bretagne, Pays de la Loire, Nouvelle-Aquitaine) tire également son épingle du jeu, avec des taux d’emploi compris entre 59 % et 61 %. Ici, le tissu de PME et l’ancrage familial favorisent le maintien en activité.
  • Le Nord et le Grand Est enregistrent des taux nettement plus bas, autour de 50 %, tout comme certaines parties de l’Occitanie et du Centre-Val de Loire (Le Monde, 17 mai 2023).
  • En Outre-mer, la situation est particulièrement préoccupante, avec moins d’un senior sur trois en emploi à 60 ans (INSEE Outre-mer).

Ces écarts s’expliquent autant par la dynamique économique locale que par la démographie, la formation ou la culture d’entreprise régionale.

Pourquoi de tels écarts régionaux pour les seniors ?

Plusieurs facteurs alimentent ces disparités régionales :

  • Le tissu économique. Là où l’industrie décline ou domine (Hauts-de-France, Grand Est), les seniors peinent à se recaser après un licenciement. A l’inverse, les régions dynamiques du secteur tertiaire offrent plus d’opportunités de transition.
  • Le niveau de qualification. L’Ouest et l’Île-de-France affichent un niveau de formation général plus élevé, les seniors y sont plus souvent cadres ou qualifiés, ce qui facilite l’employabilité.
  • La santé et l’usure professionnelle. Dans le nord et l’est du pays, où le travail physique est plus répandu, la santé des seniors est souvent plus fragile, limitant la poursuite ou la reprise d’activité.
  • L’épaisseur du tissu associatif et des réseaux informels. Certaines régions, par la tradition d’économie sociale forte (Bretagne, Pays Basque…), proposent plus d’initiatives de « seconde carrière » ou de missions seniors.
  • L’offre de formation continue. Le taux d’accès à la formation après 50 ans varie fortement selon les régions ; il est environ 1,7 fois plus élevé en Île-de-France qu’en Occitanie (Ministère du Travail).

Les secteurs d’activité créent aussi des inégalités

Selon une étude de l’APEC (2022), le secteur public local et la santé emploient une forte proportion de seniors, notamment en Bretagne, dans le Centre et en Nouvelle-Aquitaine, tandis qu’en Auvergne-Rhône-Alpes ou Provence-Alpes-Côte d’Azur, l’industrie et le commerce exposent davantage les seniors au risque de précarité.

Région Secteurs où les seniors sont favorisés Secteurs à risque
Bretagne Solution publique, social, associations Industrie
Île-de-France Tertiaire, sièges sociaux, finance BTP, certains services
Hauts-de-France Agriculture (compléments d’activité) Industrie, logistique
Provence-Alpes-Côte d’Azur Tourisme Commerce, intérim

Les régions qui combinent un tissu diversifié, un dynamisme de la formation et de l’innovation sociale sont donc celles où les seniors trouvent le plus d’opportunités.

Quelle forme prend la discrimination selon les régions ?

La discrimination à l’âge ne s’exprime pas toujours de la même façon d’un bassin d’emploi à l’autre. Plusieurs études, dont celles menées par le Défenseur des droits (rapport 2022), montrent qu’elle peut revêtir différents visages :

  • Refus d’embauche explicite ou implicite : Les grandes métropoles présentent des process de recrutement plus cadrés, avec moins de discriminations “frontales” (mais des biais sur les parcours atypiques sont parfois plus subtils).
  • Non proposition de formation : Plus fréquente dans les zones rurales ou dans les PME en manque de moyens, limiter la formation équivaut, indirectement, à fermer la porte à l’évolution professionnelle.
  • Pression sociale à la ”sortie” : Dans certaines régions marquées par une forte culture de la ”place aux jeunes”, les seniors sont poussés vers des ruptures conventionnelles ou des préretraites.
  • Discrimination salariale : Plus prononcée dans certaines régions où la compétitivité passe par une compression salariale ; 19 % des seniors déclarent s’être vus proposer, lors de leur retour en emploi, un salaire inférieur à celui d’avant selon l’Apec (2022).

Quelques témoignages marquants

  • Danielle, 59 ans, ancienne cheffe de rayon en Normandie : “Après la fermeture de mon magasin, impossible d’être reprise dans le commerce alors que j’accepte même le temps partiel. Le conseiller Pôle Emploi m’a clairement dit qu’ici, après 55 ans, c’est le secteur public ou rien.”
  • Alain, 64 ans, ingénieur informatique à Nantes : “Les entreprises préfèrent parfois garder les seniors comme consultants indépendants. C’est valorisant, mais on sent bien que c’est pour ne pas avoir à gérer un salarié trop proche de la retraite.”
  • Sophie, 62 ans, agent hospitalier à Toulouse : “On me demande parfois si je ne veux pas ‘profiter de la vie’. Moi, je veux juste continuer à travailler tant que je le peux !”

Des histoires qui traduisent la réalité du terrain et montrent combien la position des seniors peut varier d’un endroit à l’autre.

Des dynamiques locales qui poussent à l’innovation

Face à ces constats, des territoires s’organisent pour valoriser l’expérience des seniors. Ces actions sont inégalement réparties, mais elles existent :

  • L’Île-de-France expérimente de vastes dispositifs “emploi seniors” : réseau “Compétences Seniors”, plateformes de recrutement spécialisées (Silver Valley).
  • Dans l’Ouest, des entreprises de travail à temps partagé (groupements d’employeurs, CTP Sud Bretagne) embauchent spécifiquement des profils expérimentés pour mutualiser leur savoir-faire.
  • En région PACA, la ville de Grasse a monté un collectif Handicap & Emploi des Seniors, qui accompagne personalisé et intergénérationnel en entreprise.
  • À Strasbourg ou Metz, le tissu associatif soutient les seniors créateurs d’entreprises à travers des dispositifs comme “Entreprendre après 50 ans”.

Ces initiatives restent encore des exceptions, mais ouvrent la voie à des pratiques plus inclusives.

Pistes et conseils pour agir selon sa région

Malgré les obstacles, il existe des leviers à activer selon son territoire pour maximiser ses chances :

  • Identifier les secteurs qui embauchent des seniors : Service public, santé, formation, activités associatives, conseil / expertise… sont les principaux pourvoyeurs d’emplois pour les plus de 55 ans, parfois en CDD, souvent en mission ou prestation.
  • Miser sur les réseaux interprofessionnels : Dans l’Ouest, en Île-de-France, dans les grandes villes, démarcher via ces réseaux reste efficace pour contourner les candidatures “classiques”.
  • Se former : Utiliser le compte CPF pour compléter ses compétences, y compris sur les “soft skills” numériques, augmente les chances d’être repéré, même dans les régions moins dynamiques, cf. Mon Compte Formation.
  • Pousser la mobilité : Certains dispositifs régionaux (Mobil-Emploi, VTA en milieu rural) aident à franchir le pas de la mobilité courtes ou de missions partagées entre entreprises. Une solution parfois méconnue hors Île-de-France.
  • S’engager dans l’économie sociale : De plus en plus de missions à impact ou de CDDU (contrat d’usage) s’ouvrent dans le secteur associatif, notamment dans l’Ouest et le Centre.

Vers un nouveau rapport à l’âge et au territoire

La géographie du travail pour les seniors est, en France, traversée par de profondes inégalités. Mais ce qui se joue derrière les chiffres, ce sont aussi des opportunités nouvelles, des stratégies à inventer, des réseaux à activer. Les seniors actifs, selon leur lieu de vie, n’ont pas tous le même terrain de jeu : c’est un fait. Pourtant, la dynamique régionale peut être un atout, à condition de connaître les circuits, d’oser s’appuyer sur les relais et de convertir chaque expérience en nouvelle force sur le marché du travail. L’âge, partout en France, reste un défi. Mais selon la région et l’engagement collectif, il peut aussi devenir un puissant levier. À chacun d’explorer – et de faire bouger – ces frontières.

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